Terreur dans les tubercules

Publié le par Eve

Terreur dans les tubercules

Hector Poireau s’éveille bien tranquillement de sa longue nuit. Quel plaisir d’apprécier ainsi le petit rayon de soleil printanier qui baigne le jardin depuis l’aurore. Et cette douceur le rend mélancolique… Il y a bien longtemps, songe-t-il, que les champs alentours sont calmes, de même que le potager. Il soupire ! Son cerveau va finir par prendre des racines et devenir filandreux s’il ne se passe rien…
Mais, comme s’il avait provoqué les évènements, le désastre n’était pas loin !

Dans le carré de légumes à côté de son rang verdoyant, un pitoyable spectacle s’offre à ses yeux écarquillés. La terre est labourée, formant des monticules disparates, des pommes de terre gisent sur le côté en agonisant. L’une d’elles, encore debout sur un caillou, tremble de terreur, sanglote et ruisselle, les germes en pagaille sur le dos.
Un peu plus loin, des pousses de fleurs pendouillent et se fanent. D’autres gigotent et exhibent leurs racines à l’air.
Mais enfin, que s’est-il passé ? Pourtant il lui semblait n’avoir dormi que d’une feuille, et il n’a rien remarqué.
Deux pommes de terre l’interpellent :
« Comment ça Hector, vous n’avez pas entendu ce remue-ménage ? Mais, vous devenez sourd ! »

Terreur dans les tubercules

Cette fois, notre détective se sent piqué au vif.
« Commencez par me parler sur un autre ton ! Bien évidemment, je ne dormais pas. La nuit, je médite profondément et j’étais trop absorbé par la métaphysique ! Dites-moi ce que vous avez vu. »

« En fait, on n’a rien eu le temps de capter. Moi je ronflais, j’étais cool, bien au chaud . Et d’un coup, je prends trois baffes sur chaque fesse, et je me retrouve projeté au milieu des pétunias et de marguerites. D’ailleurs, y’en a toujours une qui continue à pleurnicher, elle s’en n’est pas remise la vieille. Vous devriez bien lui poser des questions, elle est haute sur tige et elle a certainement pu voir le bazar.»
Hector n’aime vraiment pas qu’on lui explique ce qu’il a à faire.
« Merci, je vais prendre les décisions que je jugerai opportunes et appropriées. »
Il préfère convoquer en premier lieu sa jeune stagiaire venu apprendre les rudiments du métier.
« A vos ordres, Monsieur Poireau . Je suis à votre disposition, et très fière de pouvoir vous aider. »

Terreur dans les tubercules

Se sentant flatté, il bombe un peu le torse et se racle la gorge.
« Que pensez-vous de cette histoire ? Etiez-vous par ici lorsque cela s’est produit ? »

« Oh non, le soir, je rejoins ma famille et c’est couvre-feu ! Mais, je peux demander une permission spéciale si vous voulez m’envoyer en faction. »
« Non, mon petit, nous avons certainement affaire à un individu sans scrupules et très dangereux. Par contre, je vais vous donner mes instructions pour vos interrogatoires.»
La petite fourmi a bien écouté les recommandations, sagement, même si elle n’a pas tout compris. Monsieur Poireau emploie des termes savants qu’elle ne connait pas, et il s’exprime comme un romancier du siècle dernier. Elle va y mettre toute sa bonne volonté.
En premier lieu, elle escalade le petit muret qui borde les plantations et va examiner la scène du crime. Puis, consciencieusement, engage la conversation avec chacun, l’air de rien, d’une façon très anodine (Que faisiez-vous la nuit dernière ? … ) C’est un gros travail,et la journée est déjà bien avancée lorsqu’elle apparait enfin devant le détective, épuisée mais impatiente de tout lui raconter.
« Oh j’ai eu du mal à me frayer un chemin là-bas, c’est un vrai chantier. Tout est sans dessous-dessus, ou l’inverse, et mes pattes s’enfonçaient dans les cratères. J’ai escaladé les tas, descendu au fond des cavités, et interrogé plein de monde. La marguerite était éplorée et j’ai eu du mal à lui tirer 3 mots parmi les sanglots. »

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« A-t-elle vu quelque chose du haut de sa tige ? »
« Il y a eu un tremblement de terre, un bruit épouvantable et toutes ses copines sont mal en point. C’est tout ce qu’elle sait. Et la betterave, alors elle, c’est trop fort. Figurez-vous qu’elle a ressenti comme un frôlement doux avant le séisme, une sorte de caresse dans ses feuilles. Mais elle n’a rien pu voir. »

Terreur dans les tubercules

Pendant un long moment, la fourmi explique tout, elle se perd dans les détails, saute du coq à l’âne, revient sur ce qu’elle a appris, récite ses interrogatoires. Puis s’écroule, épuisée.
Poireau a les plumeaux en ébullition, il tente de mettre de l’ordre et ferme les yeux pour réfléchir… Quelques petits ronflements plus tard, la fourmi le secoue.

« L’après-midi est bien avancé, il va bientôt falloir que je rentre, et nous n’avons pas le coupable. »
« En êtes-vous sûre, qu’en pensez-vous ? »
« Bof, moi j’ai déjà des idées, et je suis sûre que vous allez me trouver géniale. »
« ? …. »
Et elle repart dans ses tirades, donne son avis… Poireau l’interrompt.
« Ne perdons-plus une seconde. Allez me chercher tous les suspects, je connais le coupable ! »
Et vous, cher lecteur, avez-vous trouvé ? Patience…

La soirée s’annonce belle et douce lorsque tous les protagonistes rejoignent le potager et s’installent autour du détective. Celui-ci tousse plusieurs fois pour s’éclaircir la gorge et commence solennellement.
« Mesdames et messieurs, je vous remercie de me faire l’honneur d’être avec moi ce soir. »
La betterave l’interrompt.
« C’est normal Monsieur Poireau, vous nous avez convoqué, et j’espère que vous allez… »
Avec un geste grandiloquent le détective lui coupe la parole.
« Je disais donc, que j’ai mené cette enquête avec succès, comme à mon habitude. Pourtant, les pistes étaient assez maigres. La petite fourmi vous a posé beaucoup de questions et elle avait sa théorie, et même plusieurs d’ailleurs. »

« Oh oui, j’ai pensé que c’était la taupe, car elle creuse des galeries partout et ne dédaigne pas de croquer ce qui lui tombe sur la truffe. »

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« Eh justement, elle n’a pas mangé les pommes de terre ! de plus, je vous ferais remarquer qu’elle construit souvent des petites collines. Ici cela ressemble à un ouragan qui a tout arraché. »
« Ben moi, je crois plutôt que c’est le gros chien de la ferme… »

Dessin  de Virginie, pastel et crayons

Dessin de Virginie, pastel et crayons

« Mais non, il dort dans sa niche la nuit et il ne peut pas passer par-dessus la barrière.. »
Poireau s’impatiente :

« Ici, c’est moi qui mène l’enquête, et je ne peux pas me concentrer avec tout ce bruit. Ecoutez-moi en silence ! »
Le calme revient.
« Il m’a fallu agiter mes petites cellules vertes afin de recouper toutes nos informations, et la solution m’est apparue très limpide. Il faut dire que je sais réfléchir ! Voyons, qui peut se glisser dehors en voyant suffisamment pour se diriger avec un rayon de lune, qui a un bon odorat…. »
« Un sanglier ! »
Poireau fusille la fourmi du regard !
« Je disais donc, qui est leste, agile, et dont le frôlement est doux et agréable… Un chat bien sûr, n’est ce pas ? »
Sémiramis, la petite chatte du château en est toute bouleversée.

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« Voyons, Monsieur Poireau, vous me croyez capable d’un tel forfait ? Quelle horreur, j’en aurai eu le pelage tout sale.»
« Non, ma chère, il s’agit d’un chat, vous êtes bien trop distinguée. »

Tous les regards se tournent vers Minou qui en miaule de désarroi.
« C’est malin, vous avez vu ma patte ? »

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« Qu’est ce qui nous prouve que c’est vrai ? »
Sémiramis prend sa défense.

« Le pauvre, vous n’avez pas honte de l’accuser, il souffre depuis au moins une semaine. »
« Vous avez raison, ce n’est pas lui le coupable. Mais Gros Matou, le chat que Madame a pris en pension pour quelques jours… ».
Il ne peut terminer son discours, Madame arrive d’un bon pas avec son arrosoir, et tout le monde s’enfuit. Mais elle s’arrête en voyant l’état de son potager.
« Grooooos Maatou, mais qu’as-tu fait ! »

Terreur dans les tubercules

Elle attrape le coupable, et le gronde.
« Cette nuit, tu vas rester à la maison. »

Puis, doucement, elle s’excuse, enterre les pommes de terre, essaie de repiquer les fleurs, arrange la bordure, arrose minutieusement.
La petite fourmi revient près d’Hector, le regard rempli d'admiration.
« Bravo, vous êtes formidable. »

« Oui mon petit, je sais ! »

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Commenter cet article

Marie 13/05/2021 12:23

Mais comme je suis fan d'Hector Poireau !!!! Et de ton écriture, c'est tellement bine fait que j'en suis bluffée à chaque fois... Merci pour ce que tu nous offres, à quand le livre des enquêtes ?

Catherine Garde 09/05/2021 20:59

Trop fort!!!????????