Le château de Pénélope

Publié le par Eve

Le château de Pénélope

Tranquillement, je déguste une tasse de thé en écoutant le chant des oiseaux. Le jour se lève à peine. Je devine un rayon de soleil qui émerge. Mon téléphone me tire brutalement de ma rêverie.
« Allo, allo ? Ah, enfin, j’ai cru que tu n’allais pas me répondre. »
« Bonjour Pénélope ! Cela fait plaisir d’avoir de tes nouv… »
Avec elle, je n’ai jamais le temps de finir ma phrase.
« Oui, tout va bien. Je suis enfin rentrée après mon long séjour au Tourisistan  où j’étais en stage dans une agence qui photographie les  déchets afin d’étayer une thèse sur les grands hôtels du pays. »
« Cela devait être passionnant, enfin j’espère pour toi. »
Elle n’écoute pas ma réponse et poursuit :
« Et en revenant dans la région, j’ai eu l’idée d’un reportage formidable. Je vais documenter un chantier de rénovation du patrimoine, à Trouperdu. Tu te rends compte, il y a toute une équipe. Des jeunes et des vieux qui retapent un château, avec l’association Péril en la Demeure….. J’ai eu la chance de rencontrer l’organisatrice qui m’a invitée à les rejoindre.»
J’ai effectivement entendu parler de la sauvegarde du lieu, un hameau bien délabré sinon en ruine.
« C’est extraordinaire, ils  font tous les travaux et je vais les aider pendant deux jours. Peinture, tapisserie, nettoyage,  je suis prête à tout ! Hop, hop, hop, super Pénélope !... »

Le château de Pénélope

Cela m’inquiète un peu…. J’essaie de la questionner.
« As-tu regardé un peu ce qu’ils faisaient vraiment ? »

« Pas la peine, la déco intérieure, je connais. Quand même, je vais prendre des gants pour ne pas m’abîmer les ongles, on ne sait jamais. Je boucle mon sac et je suis prête pour l’aventure. Ce n’est vraiment pas très loin de chez toi. Rejoins-moi demain à midi pour le pique-nique. Et amène un gros cake salé à partager, je n’ai pas le temps de cuisiner. J’ai juste pris un paquet de biscottes. Allez !  Je file. »
Et elle a raccroché… Je fais la moue, j’avais prévu une sortie. Mais après-tout, cela devrait être intéressant de rencontrer ces personnes et de discuter avec elles.

Le château de Pénélope

Le hameau est perché, le sentier qui y mène bien caillouteux et sinueux. Enfin je peux me garer tant bien que mal. Et je finis à pied, cela se mérite. Mais le site est incroyable, la vue sur la vallée à couper le souffle. Et le « château » aussi me coupe le souffle : des pierres, des murs à moitié écroulés, des éboulis au milieu de champs de ronces, un grand escalier caché dans des toisons de lierre …
Et partout des personnes qui s’activent en chantant. Maçons, jardiniers, architectes, petites mains.

Le château de PénélopeLe château de Pénélope

Zaza, la responsable, explique, montre, démontre, remontre, toujours avec le sourire, d’un groupe à l’autre, du sac de ciment au béton, du râteau au sac… Elle me propose d’incorporer les « désignés à la popotte » dans le champ en contrebas. Trois « cuisiniers » installent des grandes tables, râpent des légumes, touillent dans des marmites posées sur un feu de bois. Ils m’accueillent gentiment et me voilà de « corvée de pluches ». Ici toutes les bonnes volontés sont les bienvenues.
Le repas est prêt et les ouvriers arrivent de tous les côtés, une joyeuse meute affamée qui prend place sur les bancs. Et parmi eux, Pénélope qui claudique, en salopette déchirée, les cheveux hirsutes, les joues écarlates… Elle vient s’asseoir avec difficulté près de moi.

« Ouf, c’est pas de tout repos leur chantier ! Moi qui pensais venir pour poser de la tapisserie sur les murs…Ils n’en ont pas !! »
« De la tapisserie ? »
« Non, des murs ! »
Et elle me regarde d’un air entendu en me tapotant très vigoureusement le bras alors que j’approchais une bouchée appétissante de mes lèvres. Ma main en lâche la tarte aux légumes qui tombe en miettes dans mon assiette. 
La jeune femme continue son récit :
« Alors pour les reconstruire, il faut d’abord les retrouver. Et ça c’était notre mission hier. Avec deux dames, on a dû arracher des tonnes de ronces et de lierre. On tirait sur les racines.  Il y en a une qui résistait et comme je suis super costaud, elle s’est détachée d’un coup, emmenant les branches, des pierres et moi avec. Vlan sur le dos, empêtrée dans les ronces, tu vois la scène… »
Je m’imagine bien !
« La soirée a été formidable, feu de camp, musique, chants, c’est trop chouette. On s’est couchés vraiment très tard. Et la nuit à la belle étoile…. Romantique ! Sauf que des monstres ont rôdé au lever du jour. »
« Des monstres ? »
« Oui, énormes, avec de grandes dents pointues, et ils ont  fait des bruits sinistres. »
Elle se lève d’un bond, manquant de renverser le banc et ses occupants.  Et elle mime des bêtes gigantesques avec des griffes, et des crocs, qui gémissent d’une façon terrifiante. Tous ont cessé de manger pour assister au récit du spectacle. Ils sont hilares.

Ma voisine de table intervient en souriant.
« Elle a raison, tu sais. Elle a entendu des bruits et vu des ombres lugubres qui se glissaient près de nous. »
« Et vous n’avez pas eu peur ?»
« Ah si, on a eu peur du cri déchirant de Pénélope qui hurlait et qui a failli nous écraser en fuyant. Regarde, j’ai pris les bestioles en photo…»
J
e vois une adorable souris se régalant du reste d’un biscuit et un moineau posé au coin de la table.

Le château de PénélopeLe château de Pénélope

Pénélope continue à me raconter :
« Ce matin, j’ai été promue à la fabrication d’un muret. Je suis allée chercher des seaux d’eau dans le ruisseau. Pouf, j’ai été vite complétement trempée. Pour les aider, j’ai voulu emmener la brouette pleine de sacs de ciment »

Et elle s’esclaffe :
« Mais elle était lourde et j’en ai renversé sur mes chaussures mouillées. Elles sont toutes dures maintenant. »

Le château de Pénélope

Le repas se poursuit dans la bonne humeur et les rires, partagés par celui retentissant de Pénélope malgré ses mésaventures. Et elle n’hésite pas à vanter les qualités de mon cake, qu’elle engloutit en guise de démonstration. J’aide encore un peu à ranger avant de rentrer.
Plusieurs jours s’écoulent avant qu’elle ne passe chez moi en trombe.
« J’émerge ! J’ai dormi pendant trois jours et trois nuits... Maintenant ça va. Fais-moi un café.»
Je m’exécute, elle doit avoir besoin d’un remontant.
« Eh, tu dois bien avoir quelques biscuits ? Ca sent bon dans ta cuisine. »
J’ai préparé quelques sablés pour la réunion prévue le soir avec mes amis de la poésie… Je cache vite le plat dans le four et dispose une dizaine de gâteaux dans une assiette. Pénélope fait la moue
« Tu n’en as pas beaucoup dis donc, j’espère que cela va me suffire.»
Je l’espère aussi … Elle en avale un, puis deux, puis trois…
« Tu n’as rien mangé depuis combien de jours ? »
« Pas eu le temps de prendre un petit déjeuner ce matin. Je suis retournée au chantier pour finir mon travail avec Zaza. »
« Tu as encore fait de la maçonnerie ? »
« Non ! Zaza a préféré que j’écrive mon article et que je fasse des photos. Et là, elle a une proposition pour le publier. C’est formidable, non ? Ah, zut, il n’y a plus de sablés… Tu ne peux pas me faire une tartine, j’ai encore faim. Tu as bien du pain frais ? »
Je lui coupe un beau morceau de baguette et je sors du beurre.
« N’hésite pas à en mettre hein ? Et je vois du jambon, super. »
Elle ouvre le paquet et en prend une belle tranche. Elle croque de suite dans le sandwich avant de s’asseoir confortablement dans le fauteuil.
« Tu as hâte que je te dise tout hein ? Qu’est-ce que tu es curieuse… Zaza a ses entrées auprès de grands groupes de presse. Elle a trouvé le début de mon article magnifique et va le faire éditer sous forme de feuilleton dans le Recueil du Patrimoine. »
« Tu expliques ce que sont les chantiers de rénovation ? »
« Un peu, mais ce qui l’intéresse surtout c’est que je raconte mes deux jours avec le groupe et que je n’hésite pas à broder un peu. Elle souhaite des aventures burlesques. Elle va être servie… Hop, hop, hop, super Pénélope ! »

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C
Ahhh cette Penelope!!!
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