Non mais !...
Ce matin je suis d’une humeur badine, tout va bien. Une petite promenade sera bien agréable surtout avec ce beau soleil … Peut-être un tour dans le parc, ou en ville ? Je ne sais que choisir, tout me plait. Un sac à dos pour éventuellement ramasser des feuillages ou des fleurs en vue d’un herbier, quelques crayons et un carnet afin de dessiner, une écharpe en cas de fraîcheur. Tout va bien. Je suis prête, c’est parti…. En descendant l’escalier, j’entends discuter à l’étage en dessous :
« Non, mais ce n’est pas possible, cela fait trois fois en 15 jours que l’ascenseur est en panne. Avec tous mes paquets, comment voulez-vous que je fasse ? Surtout que j’habite au 6e, hein ! J’en ai ras-le-bol ! »
Je propose mes services pour aider à monter quelques sacs qui sont bien lourds et encombrants… Deux allers retours, ouf ça tire dans les cuisses ! Mais je suis bien satisfaite d’avoir pu rendre service à ce voisin qui vient d’emménager… Une dame du premier me prend à témoin :
« La journée commence décidément mal. Entre la panne, et moi qui me suis brûlée. »
« Que s’est-il passé ? »
« Je me suis réveillée péniblement avec le bruit du marteau-piqueur juste sous mes fenêtres… »
« Alors, j’ai voulu me préparer une tasse de thé pour la boire tranquillement dans mon lit en lisant un magazine. Mais j’ai marché sur le chat et je me suis retrouvée par terre dans la flaque chaude. C’est à ce moment-là que ce monsieur est venu me solliciter pour monter ses affaires. Bon, moi je lui avais dit çà poliment comme çà hier soir. Mais je ne pensais pas qu’il me le demanderait. Comme si je n’avais que ça à faire. J’en ai marre !»
Je tente maladroitement de lui remonter le moral. Tout va bien aller, la journée sera malgré tout agréable …. Je m’éclipse et je retrouve le grand parc avec soulagement. Je respire profondément, j’apprécie la douceur, le calme et le silence….
Vroum, vroum, vroum, une armée de tondeuses et de débroussailleuses surgit de derrière les arbres. L’entreprise « Aux jardins bucoliques » est sur place pour l’entretien hebdomadaire. Il vaut mieux déguerpir.
Et si j’allais à la boulangerie pour m’octroyer un petit plaisir ? La vendeuse est si gentille… Il y a déjà du monde, ce qui prouve que les viennoiseries sont délicieuses. Ah mais, pas de croissants aujourd’hui dans le présentoir. Je comprends en écoutant la conversation que le four est malencontreusement tombé en panne au moment de la dernière cuisson. Tout est réparé mais il nous faut donc attendre un peu. Ce qui n’est absolument au goût de la cliente devant moi … Elle s’impatiente, s’énerve et commence à maugréer tout haut…
Ce qui ne change rien à la situation… Peut-être pourrait-elle acheter plutôt une brioche ? Non, non elle veut un croissant, et tout de suite ! Elle bosse, elle …. Et rien ne va depuis son lever, elle en a assez, vivement demain !
Moi, je veux bien un chausson aux pommes, je peux être donc servie avant elle. Elle me toise avec des yeux furieux…
Une grande respiration, tout va bien. Le long des quais je vais pouvoir me poser, regarder les bateaux sur le fleuve en méditant. Je marche lentement sur le chemin, j’observe les fleurs printanières des bordures lorsque une sonnette vigoureuse me sort de ma torpeur.
« Eh, la mémé, pousse toi, je suis en retard.»
Un vélo me frôle, le cycliste a l’air hagard. Je fais un écart, marche dans la plate-bande et manque de m’étaler au milieu des pâquerettes.
Je me rattrape à un buisson (épineux), ouf plus de peur que de mal… Heureusement, voici un banc près de la rive. Je m’assieds enfin. Tout va bien. L’eau clapote sa chanson douce, quelques éclats lumineux scintillent sur les vaguelettes. Je soupire d’aise. Miam, je vais déguster ma gourmandise… Hop, j’enlève précautionneusement le sachet du chausson aux pommes, bien croustillant. Des miettes atterrissent sur l’herbe et aussitôt des moineaux font de même en piaillant. C’est amusant. Mais ils ne sont pas les seuls. Plusieurs mouettes se posent à côté de moi en lorgnant mon goûter, se battent bruyamment en battant des ailes. Quel raffut ! Je mets d’un coup tout le reste du chausson dans ma bouche pour éviter qu’on me le dérobe.
Un promeneur m’invective :
« Il ne faut pas donner de pain aux oiseaux, ça les rend malades, vous devriez le savoir depuis le temps qu’on le répète … C’est du grand n’importe quoi ! Depuis ce matin, les gens sont impossibles ! "
J’aimerai bien lui répondre, mais j’ai la bouche pleine et je tente péniblement d’avaler. Lorsque je pourrai m’expliquer, il est déjà parti. Tant pis pour lui, et pour moi. Reprenons notre calme. Un peu de dessin, ce sera parfait. Je déballe mon carnet de croquis, mon stylo et quelques crayons de couleur. Je m’applique à interpréter l’eau, les quais, les immeubles, quelques buissons et herbes et un cygne qui nage paisiblement… Tout va bien.
Une petite fille arrive en courant près de moi, et sa maman l’appelle :
« Viens ici, laisse la dame, tu vois bien qu’elle est occupée. »
La fillette n’a aucune envie d’obtempérer et elle touche à mes crayons et matériel. Sa maman monte le ton :
« Je t’ai dit de venir ! »
Ce n’est pas du goût de la petite qui boude, fait la tête et s’assoit encore plus près de moi.
Sa maman crie cette fois
« Je vais me fâcher ! »
Euh, je crois que c’est déjà fait, et sans résultat … Alors elle la saisit par la manche. En colère, la petite donne un coup de pied dans mon sac, renversant ma trousse.
« Tu me grondes toujours, j’en ai trop marre, je vais le dire à papa ! »
Et par-dessus mon épaule, elle s’exclame en s’éloignant, toujours en trépignant :
« En plus elle dessine mal et son canard il est moche ! »
Comment ça mon canard est moche !!! D’abord c’est un cygne et moi je le trouve plutôt élégant avec son grand cou gracile ….
Comment ça, je râle ? Moi !!!!!
Mais voyons, non, je ne suis pas de mauvaise humeur, pas du tout. Il fait beau, la journée est magnifique, tout le monde est sympa, les gens rencontrés sont épanouis et aimables, mon dessin est magnifique, et la journée est superbe. Tout va bien ! Non, mais !.....
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