Conte provençal

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Conte provençal

Il était une fois…
Il y a bien longtemps. Un petit hameau provençal. Quelques maisons seulement perdues dans le bois sur la colline.

Une carriole chargée de ballots de paille s’arrête sur le chemin caillouteux. L’homme lâche les rênes des chevaux  et saisit l’ombre assise à côté de lui. Il la dépose sur le  sentier.

  • Merci Félix.  Je viendrai demain embrasser ta famille.
  • C’est entendu, petite. Bonjour à tes parents.

Le petit capuchon s’éloigne dans la pénombre en claudiquant, un balluchon dans une main, une canne pour s’appuyer dans l’autre main.
Un coup de fouet, et l’attelage se remet en route. Brr, quel mistral…Félix tourne vers la ferme suivante, celle que l’on voit derrière les champs de lavande.
Toinette pousse la barrière en bois, traverse la cour, et ouvre la grande porte. Une bonne odeur du bois qui brûle dans la cheminée envahit la grande salle. Deux enfants courent vers elle en poussant des cris de joie.

  • Elle est là ! Maman, Toinette est arrivée.
  • Quel bonheur, tu as pu venir.
    Une femme encore jeune la serre dans ses bras et Toinette se blottit dans le grand tablier rayé qui sent le savon. 
  • C’est Félix qui est venu à la ville pour apporter les olives et  j’ai pu rentrer avec lui.
  • Quel brave homme ! Tu vas pouvoir passer Noël avec nous. Les petits sont heureux, ils parlent souvent de toi et tu leur manques.
  • Père n’est pas là ?
  • Il ne va pas tarder, il est allé rentrer du bois pour la cheminée. Il fait nuit maintenant.
  • Mère, vas-tu faire le pain pour Noël ?
  • Oui, Toinette, et tu vas m’aider. Hélas, c’est tout ce que nous pourrons  mettre sur la table pour la veillée.
  • Nous serons ensemble  et c’est bien le principal. Pouvons-nous malgré tout faire deux pains? J’en couperai de grosses tranches pour porter aux voisins.
  • Oh non, j’ai peu de farine et nous devons la garder pour nous.
    Les yeux de Toinette se troublent. Emue, sa mère se ravise.
  • Tu as raison ma fille, nous ferons deux pains. Et tu en porteras comme cadeau. Et nous mettrons une chemise propre pour fêter la Noël. 
  • Merci maman.
    Très tôt, le matin suivant Toinette et sa maman s’affairent autour de la grande table. Et l’odeur du pain chaud se répand jusque dans la grange. Avec précaution, Toinette coupe l’un d’eux et l’enveloppe dans un torchon puis le dépose dans un panier.
     
  • Tu es sûre que tu peux marcher jusqu’à chez nos voisins ?
  • Il le faut. Ce sera mon offrande de noël.
    Toinette sort dans le vent, et marche doucement, à petits pas sur le chemin. Elle apprécie le froid sur ses joues, même si ses mains rougissent. Elle regarde autour d’elle, et s’emplit de la beauté du paysage. Elle reconnait chaque bosquet, chaque arbuste, chaque pied de lavande, elle qui y a tant couru avec ses amis. Que de souvenirs, que de rires ! C’est bon de revenir enfin, après ces deux longues années à l’hôpital de la grande ville.
    Elle parcourt chacune des maisons du hameau, et retrouve chacun avec plaisir, demande des nouvelles. Et donne son pain en s’excusant de n’avoir plus à leur offrir.
    Il ne lui reste maintenant que la dernière maison. Mais elle semble si loin, et ses jambes la trahissent, la douleur est intense. Elle s’assoit quelques instants sur une souche. Puis, courageusement se remet à marcher et frappe à la porte de Félix.
  • Entre petite ! Cela nous fait chaud au cœur de te voir ici.
  • Moi aussi, cela m’a semblé interminable.
  • Tu as tant souffert.
  • Oui, mais je marche malgré tout, et les docteurs sont étonnés. Pour eux, il y avait peu d’espoir vu l’état de mes jambes après mon accident.
  • Tu es une courageuse, une testarde… Va, tu es bien de chez nous !
  • Je vous ai apporté du pain. Nous l’avons fait avec maman ce matin. Ce sera pour votre veillée.
  • Ta maman a préparé de bonnes choses pour vous ce soir ? Les treize desserts bien sûr ?
    Toinette marque un silence, puis doucement, dans un souffle, elle murmure :
  • Nous aurons du pain, c’est déjà bien. Mes opérations et mon séjour leur ont coûté tellement cher, et ils n’ont plus mon aide pour les cultures hélas… ! Mais tu sais Félix, j’ai eu le temps de sculpter des petits santons en bois avec le couteau que tu m’as offert. Les petits auront leur crèche malgré tout.

    Puis elle s’engouffre à nouveau dans la tourmente, en s’appuyant sur sa canne et regagne sa maison.
    Après quelques mots échangés avec sa famille, Félix revêt sa longue pèlerine, son chapeau noir, et, à grandes enjambées, traverse le hameau, cogne à chaque porte, discute avec ses voisins, et repart aussitôt.

Félix

Félix

Le soir tombe doucement. Dans la maison de Toinette, on finit de nettoyer la grande cuisine. Le père est allé chercher une grosse bûche qui se consumera  pendant la nuit. Il a enfilé son gilet des grands jours qui lui vient de ses aïeux. Les petits ont mis des chemises propres, bien que raccommodées plusieurs fois. Toinette et sa mère enfilent une jupe colorée et un tablier.

Sur la vieille nappe amidonnée, Toinette a disposé fièrement la grosse boule de pain. Elle serre contre elle un paquet bien ficelé.
Ses parents s’approchent de la table.

  • Joyeux Noël mes enfants.
  • Nous sommes tellement désolés de n’avoir plus à mettre sur la table. 

    La maman essuie ses yeux. Les petits l’entourent tendrement

  • Ce n’est pas grave maman.
    Toinette intervient :

  • Je sais que c’est à cause moi, je suis devenue inutile à la maison et la ville vous coûte tellement cher. Mais j’ai apporté une surprise.
  • Dans ton paquet ?
  • Oui.

    Avec précautions, elle sort plusieurs santons de bois.

  • Voilà, nous allons pouvoir décorer la maison.

  • Mais où as-tu pu acheter cela ?

  • Je les ai fabriqués. J’ai beaucoup de temps entre les soins, alors je m’occupe.
  • Qu’ils sont beaux !
    Les petits sont émerveillés de voir ces jolis personnages, il y a même le ravi, et le berger.
    Le village provençal est bientôt installé, la crèche, les santons, un peu de mousse et de branchettes.
Le Berger et le RaviLe Berger et le Ravi

Le Berger et le Ravi

La maman tend l’oreille :

  • J’entends du bruit dehors.
  • Un animal peut être ?
  • Non, des pas.

Tout le monde retient sa respiration, les enfants de cachent derrière Toinette.
Un grand coup retentit sur la porte. Le père n’en croit pas ses yeux. Des lumières, des cris, des rires sur son chemin. Il reconnait les habitants du Hameau, et Félix qui ouvre la marche, emmitouflé dans sa pèlerine, coiffé de son chapeau noir.

  • Joyeux Noël,  mon voisin. Vous aviez le pain, et nous, les légumes et la morue pour l’aïoli. Alors nous sommes tous venus pour vous remercier de votre cadeau et le partager avec vous.
    Dans un grand rire, et les yeux malicieux, il pose son panier sur la table. Ses compagnons font de même, et accumulent les plaisirs : des fruits secs, un pichet de bon vin, des olives, des noix…La mère, s’essuie à nouveau les yeux dans son tablier.
  • Vous êtes si gentils.
  • Oh non, c’est la petite qui nous a donné une bonne leçon. Nous aurions veillé chacun de notre côté. Vous n’aviez que du pain, et pourtant elle est venue nous en apporter !
    Le papet est venu avec son frère, celui qui est conteur. Avec son galoubet et ses histoires, il captive les enfants et les grands. Les yeux brillent de plaisir…

Subitement, la mère se fige et elle tend l’oreille : Cette fois, c’est une bête !

  • Mais non, je n’entends plus rien justement, le mistral ne souffle plus en rafales.

Félix ouvre la porte, quelques flocons de neige virevoltent, l’étoile du Berger brille.
La mère glisse à Toinette :

  • C’est le plus beau noël de ma vie.
  • Maman, range ton mouchoir, nous allons tous pleurer !
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E
Merci à vous tous qui faites vivre la petite Toinette qui est en nous ! Ou peut être Félix ? Dans un conte , nous sommes à un moment ou à un autre chacun des personnages... Alors, qui sommes nous en cet instant ? Je vous souhaite beaucoup d'amour et de partage ...
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B
Quel joli conte j e l'ai lu avec plaisir et j'ai adoré ! Merci et bonnes fêtes de fin d'année
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L
Qu'elle magnifique histoire pleine d'humanité...merci merci
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O
Je vous souhaite à toutes et à tous de ressembler ,de rencontrer ,des "Toinette " cette nouvelle année..Merci Evelyne..
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C
Quelle merveilleuse histoire de partage, d'amour et d'espoir!
Merci Evelyne pour cette jolie parenthèse de bonheur dans cette période si troublée. On a envie de l'embrasser tellement fort cette petite Toinette! Elle nous donne envie de lui ressembler pour apporter de la chaleur autour de nous!
Une nouvelle année arrive,le moment idéal pour essayer de regarder le monde autrement et devenir meilleur!
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E
Je crois que Toinette est en chacun de nous, alors embrasse là cette petite fille qui croit que l'amour est le plus important. Qu'importe ce qu'on peut donner, ce qu'on met sur la table. Dans le pain de Toinette, il y a tout son amour, sa tendresse, l'attention qu'elle porte aux autres.
M
Merci pour ce beau conte, la magie de Noël est tellement magnifique, et devrait pouvoir réunir tous les hommes...
Merci aux petits santons, partageons l'espoir et les traditions...
Et moi je vais chercher ma boîte de mouchoirs sniiif...
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E
Oh, j'avais écrit un conte de noël pour donner de la joie, et tout le monde pleure... Bon, moi aussi d'ailleurs, les petits santons ont réveillé mon âme d'enfant.
P
Bravo très beau, mais pourquoi ne pas l'éditer ?
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E
Comment trouver un éditeur, et un conte ne lui suffirait pas ! Bouh dit, je serai obligée d'en écrire plein d'autres, quel travail ...
M
Magnifique, j'ai les yeux qui piquent...
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E
Ah Noël et ses petits santons qui nous racontent des histoires quand on sait bien écouter...
F
Eh ben il n'y a pas qu'eux qui ont la larme à l'oeil !!!
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E
Je l'avais moi aussi en écrivant !! ...
C
Superbe conte !!
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E
Merci Christel, j'avais envie de partager un peu de la féérie de Noël, et surtout le bonheur d'être avec les autres ! Partager, c'est pour moi le plus beau cadeau que l'on puisse donner et recevoir. Joyeux noël !